Spi d'enfer : bords et contre-bords

 

Il n'y a pas que des pitreries rochardesques dans Spi d'enfer. 
Il y aussi pas mal de scènes de régates, Spi Ouest-France oblige ! Extraits : 

       


Un Figaro au Fort espagnol

 

La rivière d’Auray est couleur giboulées en ce dimanche de début mars. Devant le fort Espagnol, un joli voilier tire des bords et gîte fortement dans les rafales. C’est un ancien bateau de course, un Figaro première génération. Il revient des entraînements d’hiver de La Trinité-sur-Mer. À son bord, un régatier trempé jusqu’aux os, dont le vieux ciré usé a rendu l’âme durant les grains très arrosés du week-end.

Sans moteur, il se met bout au vent. Les voiles faseyent. Le bateau vient mourir sur son erre, à l’aplomb d’une bouée de corps-mort. La manœuvre est parfaitement maîtrisée, en harmonie avec l’élégance de ce bras du golfe du Morbihan, du côté de Crac’h.

 

 


 

 

 Ambiance de départ dans le chenal de La Trinité

À bord de la vedette presse, Rochard est admiratif du pilotage de l’homme de barre, pour se faufiler entre les centaines de voiliers du Spi Ouest-France. Un matin de régate, le chenal de La Trinité-sur-Mer est comparable à la place de l’Étoile un soir de bouchons, et les tribords – priorités à droite – pas vraiment respectés là aussi.

Il faut dire que les voiliers les plus légers quittent les pontons à la voile. Dans le chenal, ils croisent des bateaux gagnant le large au moteur, à la queue leu leu, mais pas tous à la même vitesse. Ce serait trop simple ! Certains sont très pressés d’aller reconnaître la ligne de départ, d’autres beaucoup moins. Tout ceci donne un joyeux bazar sur l’eau. Mais un peu comme dans certains carrefours de New Delhi ou de Bombay, les croisements sont spectaculaires, mais sans tôle froissée.

En tout cas, le spectacle est superbe. Le défilé des bateaux devant le quai, puis les parcs à huîtres est magique dans les lumières et les couleurs du matin. Avec le vent d’est, les petits voiliers envoient leurs spis multi- colores au milieu des bateaux amarrés aux corps-morts. Un régal pour les spectateurs les plus matinaux, notamment ceux groupés sur la rive bâbord du chenal, côté Saint-Philibert, entre les viviers et le phare de Kernevest.

 

 

 

 

 

 

Procédure de départ

Rochard est désormais intrigué par le bateau jury et sa pavillonnerie. — Didier, ils viennent de hisser un drapeau orange. Ça veut dire quoi ? — Un pavillon, commissaire, pas un drapeau. Ça signifie que la ligne de départ est bien placée et délimitée. Le comité de course va pouvoir lancer la procédure.

— Ah ! Parce qu’il n’y pas que chez les flics qu’on nous emmerde avec la procédure ? ironise Rochard.

— En voile, la procédure est bien cadrée pour éviter que des départs soient volés ou que les règles soient enfreintes, explique-t-il. Sinon, les membres du jury ou les skippers peuvent porter réclamation, porter plainte, si vous préférez.

— Ça m’a l’air aussi compliqué que le Code de procédure pénale, vos règlements de régate, s’inquiète Rochard.

— Non, rassurez-vous, rigole Ravon. On s’y fait très vite.

Alors que les catamarans ETF tirent des bords et se croisent à toute allure le long de la ligne de départ, un puissant klaxon retentit ; c’est la corne de brume qui parvient du bateau jury.

— C’est le signal de départ ? demande Rochard.

— Non, c’est le signal d’avertissement. En gros, ça veut dire que le départ aura lieu dans cinq minutes exactement. Ensuite, il y aura le signal préparatoire, la minute, et enfin le départ, avec un nouveau coup de corne de brume.

Sur l’eau, la tension monte. Les étraves des coques des Easy to fly se croisent dangereusement. Les virements de bord et empannages s’en- chaînent. Chaque équipage essaie de trouver l’endroit le plus favorable sur la ligne de départ. À la VHF, on entend le décompte puis le top départ, le traditionnel coup de canon, même si les armes ont depuis longtemps quitté le pont des bateaux jury.

Les ETF tirent des bords vers les bouées situées au vent du parcours. Les coques des catamarans s’élèvent dans le ciel ensoleillé. Les étraves se croisent dans des gerbes d’écume. Certains bateaux semblent parfois à l’extrême limite du chavirage, mais les équipiers en charge de l’écoute de grand-voile veillent au grain et choquent pour enlever un peu de puis- sance et ainsi retrouver une assiette un peu plus horizontale. Ce sont de véritables équilibristes, protégés par des casques.

 

 

 

 

 


 

 

Empannage mortel à l’envoi de spi

La vedette presse se positionne à la bouée numéro deux, au vent du parcours, là où les équipages envoient les spis pour redescendre vers la zone de départ. Un endroit stratégique pour les photos et les vidéos. L’envoi des spinnakers est parfois chaotique avec une belle brise comme celle de ce premier jour de régate du Spi.

— Regardez, commissaire, le premier voilier à envoyer son spi est le First 40.7 de la famille Sénéchal, des régatiers de La Trinité-sur-Mer, renseigne Didier Ravon. Et debout, au réglage de l’écoute de spi, c’est Martine Sénéchal. Pour la petite histoire, on la dit très proche d’Ondine La Teste, la présidente du Parti national, originaire de La Trinité-sur-Mer. Comme son père, Pierre-Marie La Teste.

— Elle doit être du genre à naviguer à l’extrême tribord du plan d’eau, s’amuse Rochard. Tribord, c’est bien la droite en termes marins ?

— C’est bien ça, confirme Ravon. Beaucoup trop tribord à mon goût et à ceux des Trinitains qui n’ont jamais beaucoup voté pour eux.

Alors que le grand spi tricolore est envoyé sans encombre à bord du First 40.7, une vedette aux couleurs du Spi Ouest-France navigue dan- gereusement et tout doucement devant l’étrave du bateau des Sénéchal.

— Putain, mais ils sont fous ! Ils doivent dégager, s’écrie Didier Ravon.

Alors que la collision paraît inévitable, le barreur du First 40.7 tente une manœuvre désespérée en changeant brusquement de cap. Il tourne sa barre à toute vitesse, provoquant un empannage subit et violent. La bôme du bateau change brutalement de côté. Mais Martine Sénéchal n’a pas eu le temps ni le réflexe de se baisser. La bôme, large pièce de métal supportant la grand-voile, lui heurte violemment la tête. Le choc est tel qu’on l’a entendu à bord des bateaux suiveurs.

Martine Sénéchal a été projetée à l’eau. Les secours en semi-rigide se précipitent pour lui venir en aide. À la jumelle, Rochard aperçoit son corps inerte et son visage ensanglanté.

 

 

 

 

 

A bord de Pordin Nancq avec Jimmy Pahun

 

Tout en admirant son arrière, les formes arrondies et l’élégance sportive de Pordin Nancq, Rochard frappe trois petits coups sur la coque. C’est Pierre-Jean Jannin, président de l’association passe-coque, qui vient l’accueillir.

— Bienvenue à bord, commissaire. Le député et Didier Ravon vous attendent dans le carré.

Toujours béat devant les lignes du Carter 37, Rochard demande à son interlocuteur si c’est lui l’heureux propriétaire du bateau.

— Non, commissaire, c’est l’asso qui gère ces bateaux. C’est une manière de redonner vie à d’anciens voiliers de trente, quarante ans ou même un peu plus. Des bateaux qui ont marqué la voile et la régate,

comme ce Pordin Nancq, qui a révolutionné la jauge IOR et gagné de très nombreuses régates. Et c’est du solide ! Il est ressorti indemne du terrible Fastnet 1979, après deux KO dans la tempête.

— C’est un petit peu du chinois pour moi vos histoires d’IOR et de Fastnet, avoue Rochard. Mais je vous fais confiance, c’est certainement un excellent bateau. Il en a tout l’air en tout cas.

Dans le carré, Didier Ravon et le député Jimmy Pahun savourent une bière bretonne, en se racontant moult anecdotes des innombrables Spi Ouest-France qu’ils ont vécus depuis sa création. Rochard, qui se fie toujours à sa première impression, a un bon feeling avec Jimmy Pahun.

« Il a une bonne tête de type simple et accessible », se dit-il.
La discussion démarre autour du Spi Ouest-France.
— J’ai couru la première édition, quand cela s’appelait le Spi d’or,

en 1978. Je n’en ai pas manqué beaucoup depuis. C’est une course que j’adore, s’enthousiasme le député en trinquant avec Rochard. Dans les yeux, comme il se doit, à la bretonne.

— Jimmy est un peu modeste, le coupe Didier Ravon. Il en a gagné dix, des Spi Ouest-France.

— C’est vrai que j’ai eu droit une dizaine de fois à mon poids en huîtres et en muscadet.

— Quel rapport entre des régates et son poids en huîtres et en musca- det ? s’étonne Rochard.

— C’est le sort réservé aux vainqueurs, explique, souriant, Jimmy Pahun.

— En ce cas, je vais sérieusement songer à me mettre à la régate. Voilà qui est fort appétissant ! félicite le commissaire.

Après quelques verres de contact, comme disait Antoine Blondin, Rochard reprend un instant ses expressions moins souriantes de fin limier :

— Monsieur le Député, Diogène Keretel nous a fait part de grosses tensions entre Michel Nanteuil et Martine Sénéchal. C’est en tout cas ce qu’il se rappelle vous avoir entendu dire lorsque vous êtes allé le voir lors de sa grève de la faim.

— Sacré Diogène, incapable de tenir sa langue, lance Jimmy Pahun.

— Ce qui est plutôt bien dans le cadre d’une enquête criminelle, cor- rige Rochard.

— Je comprends, bien sûr, reprend tout de suite le député. Il est vrai que le procureur m’a averti de menaces et de dépôts de plaintes entre ces deux très fortes personnalités.

— Et vous en connaissez les raisons ?

— De ce que j’ai compris, une histoire de participation de la société de Martine Sénéchal aux affaires d’immobilier médicalisé pour les gros revenus des Hauts-de-Seine ou du 16de Michel Nanteuil. En gros, elle l’accuse de falsifier ses comptes pour verser moins de dividendes à ses actionnaires, comme elle, et de se livrer à de l’évasion fiscale dans des paradis fiscaux.

— Ah oui quand même, soupire Rochard, intérieurement furieux contre son copain d’enfance si ces accusations s’avèrent exactes. Et que répond-il ?

— Il faudrait demander à la justice, commissaire, mais je crois me souvenir qu’il dément et la menace de révéler toutes les – je cite – magouilles immobilières «de rapace» de Martine Sénéchal dans le Morbihan.

— Et vous le connaissez, ce Nanteuil ? teste Rochard.

— Pas plus que ça, commissaire. Je l’ai croisé sur les pontons et lors des pots de remise des prix. C’est un bon vivant, un peu frimeur. Nos rapports se sont toujours limités aux régates. Je ne sais rien de ses acti- vités professionnelles, sauf ce qu’on peut en lire dans les journaux. Mais tenez-moi informé de l’enquête, tous ces faits dramatiques se passent sur ma circonscription.

— Je n’y manquerai pas, Monsieur le Député, assure Rochard en quit- tant le carré chaleureux de Pordin Nancq.

Alors que la nuit et la fraîcheur tombent sur le port de La Trinité, Rochard demande à son smartphone d’appeler Nanteuil pendant qu’il démarre son véhicule. Tout en se disant prêt à jouer « au plus con » avec son pote Nanteuil, Rochard se surprend à penser qu’il est passé maître dans l’art d’utiliser les technologies les plus avant-gardistes.

— Dis-moi, ça tient toujours ton invitation à régater à ton bord. Tu m’avais parlé de dimanche. Je préfère demain samedi.

— Incroyable! Rochard se mouille et vient faire du sport et de la régate. Tu as choisi Pâques pour ressusciter ?

 

 

 

 


 

 

 

Départ à bord du Swan 43

 

Les jambes pendantes, accroché dans les filières, le commissaire ne perd pas une miette du spectacle. Il avait déjà vu des départs de régate, et même surtout de grandes courses au large, comme le Vendée Globe ou la Route du Rhum. Mais ça n’a rien à voir de le vivre à bord d’un voilier. C’est très intense, avec tous les bruits de winches et de voiles qui faseyent. Sans oublier les ordres donnés, ou plutôt criés, sur tous les bateaux. La tension est palpable.

— On vire, prévient Nanteuil.

Les deux jeunes équipiers, Antoine et Gilles, se lèvent comme un seul homme pour revenir manœuvrer dans le cockpit. Malgré tous ses efforts, Rochard est beaucoup plus lent.

— Choque-moi encore un peu de grand-voile, demande le skipper à sa fille Leila. On va revirer à la minute et revenir au près vers le bateau jury pour le départ. Gilles, tu te postes devant pour veiller aux bateaux et à la ligne. Tu m’annonces les écarts.

— Papa, tu n’as pas peur de te faire enfermer par les autres bateaux ? Tout le monde va vouloir partir au bateau jury, avertit Leila.

— Je n’ai pas acheté ce bateau pour prendre des départs de débutant en milieu de ligne. On va passer en force, foi de Nanteuil, lance-t-il avec un clin d’œil appuyé à Rochard.

Antoine et Gilles, en vrais compétiteurs, apprécient le discours et l’option « guerrière » affichée par leur skipper. L’oreille collée à sa radio VHF portable, Leila annonce la minute avant le départ. Le visage de Michel Nanteuil se durcit. Il donne des ordres brefs, clairs et précis.

— On borde au près, tout en laissant le génois respirer un peu, car il y aura des lofs et des abattées entre les bateaux. Il faut pouvoir se relancer rapidement, annonce-t-il. Leila, tu suis bien à l’écoute et au chariot de grand-voile. Antoine, reste au winch de génois sous le vent. Gilles, au balcon avant. Et Rochard au rappel.

Le commissaire s’exécute sans moufter, ce qui est rarissime chez lui. Il se prend au jeu, coincé dans les filières, les jambes pendantes sur la coque tribord.

Comme prévu par Leila, les bateaux les plus rapides, entre 40 et 45 pieds, foncent tous vers le bateau jury, au vent de la ligne de départ. Il n’y aura certainement pas de place pour tout le monde. Rochard esquisse tout de même un sourire en entendant tous les équipages réclamer « de l’eau ». Curieux chez les marins dont la manie est plutôt d’exiger une bière fraîche une fois à terre.


— C’est bien la première fois que je t’entends demander de l’eau, moque Rochard.

— Ta gueule. C’est de l’eau salée, une improbable règle de priorité trop compliquée à expliquer et dont je m’affranchis allègrement. Moi, ma tactique, c’est le passage en force, en faisant bien comprendre que je ne céderai pas et que je n’ai pas peur de frotter et de laisser un peu de gel coat au passage.

— Quelle brute machiste... soupire Leila.

Et Michel Nanteuil de se faufiler entre les bateaux, lancé à pleine puissance au près vers la ligne. Le chronomètre égrène le temps. Trente secondes, quinze...

— Borde le génois, Antoine, bordel. Rochard, vire tes jambes, le voi- lier au vent nous tombe dessus. Tu vas finir en sushi !

Cinq, quatre, trois, deux, un : coup de canon !

Rochard est admiratif du savoir-faire de son copain Nanteuil. Il a su passer dans un trou de souris pour couper la ligne à la seconde près, tout en gardant de la vitesse et du vent frais.




 

 

Rochard à la barre !

 

Nous naviguons plus vite tout en faisant plus de cap, triomphe Nan- teuil. Bravo, Leila et les garçons, pour les réglages de voile. Le bateau est sur des rails. Je n’ai quasiment rien à faire à la barre.

Puis, fixant Rochard, Nanteuil lui lance un défi :

— Viens prendre la barre cinq minutes. Tu vas sentir comme c’est bon d’aller plus vite que les autres !

Pour toute réponse, le commissaire reste immobile, affichant une moue des plus hésitantes.

— Mais ne t’inquiète pas. Je reste à côté de toi, le rassure son ami. Tu vas voir, ça se conduit comme une bagnole, rigole Nanteuil. Et ici, aucun flic de ton espèce pour contrôler notre vitesse. On est libres et heureux !

Rochard vient s’asseoir derrière la barre à roue située au vent.
— Cale-toi bien à côté du winch, conseille Nanteuil.
Tout de suite, Rochard vit des sensations exceptionnelles. Le bateau

file à plus de 10 nœuds, tout en puissance. La barre se durcit et réclame des efforts quand il monte sur les vagues ou dans les rafales, puis surfe, comme libéré de toute contrainte, comme une luge en descendant la petite mer formée par le vent d’est.

— Tu devrais te reconvertir, Rochard. On n’a pas perdu un dixième de nœud depuis que tu es à la barre, le félicite le skipper. Tu es visiblement plus doué pour la régate que pour retrouver des chanteurs disparus ou le meurtrier de femmes d’affaires trinitaines.

 

 

 

 

 

 

Sun Fast 3300 et JPK bord à bord

 

Le regard d’Étienne est attiré par deux voiliers typés course, qui se tirent la bourre sous spi.

— Regardez, commissaire. C’est magnifique! Ce sont deux voiliers dessinés pour les transats en solo ou en double, type Transquadra ou Cap Martinique. Un Sun Fast 3 300 et un JPK 10.30.

— Pourquoi ne sont-ils que deux à bord ?

— C’est leur classe qui veut ça. Et ça arrange beaucoup de monde, car les bons équipiers disponibles se font rares. J’ai navigué sur le précédent Sun Fast, le 3200. Une vraie bombe à toutes les allures, grâce au crayon de Daniel Andrieu. Le 3300, avec son nez arrondi, est plus conçu pour

planer en plein océan, dans les longs bords de largue sous spi, avec un alizé soutenu de 20 nœuds.

— Et l’autre, le JPK 10.30 ?

— Un petit bijou aussi, signé Jacques Valer. Regardez comme les deux bateaux planent bord à bord sous spi asymétrique. Ils vont quasiment à la même vitesse, avec leur nez qui lève. Superbe !

 

 

 

Régates, la controverse des anciens et des modernes

 

À côté de la table des enquêteurs, la discussion est très ani- mée entre les jeunes équipiers et un homme dont on devine qu’il est le skipper et le propriétaire du bateau.

— De mon temps, quand on courait l’Aurore ou le Fastnet, les direc- tions de course donnaient le départ, quel que soit le temps, tonne le skipper, avec sa bonne bouille de marin, ses épais cheveux blancs coiffés façon tempête, et ses mains, restées larges et fortes, témoins de longues navigations et de grandes régates passées. Libre aux navigateurs de prendre la mer, ou pas. On faisait confiance au sens marin des skippers et des équipages. Mais à l’époque, les bateaux ressemblaient à de vrais bateaux, capables d’affronter du gros temps. C’étaient pas des engins de plage avec des foils !

— Un vrai discours de vieux boomer, ironise un des jeunes équipiers de la tablée. Vos bateaux, ils se traînaient à 5 nœuds au près et à peine 10 au portant. Vous poussiez de l’eau, nous on glisse dessus. Vous étiez lourds, on est légers. Vous tapiez dans la mer, on vole dessus.

Rochard s’amuse de la controverse voisine.

— On assiste à la version régatière de la querelle des anciens et des modernes, Deschanel !

Et la controverse du Tire-bouchon de reprendre de plus belle :

— Oui, enfin, nos bateaux faisaient le tour du monde sans problème, en passant le cap Horn dans les deux sens. Aujourd’hui, vos cerfs- volants en carbone, un tour en baie, un grain, et ils s’effondrent comme des châteaux de cartes.

— Ah le vieux con ! soupire la jeune classe.

— Vous les jeunes, vous naviguez sur des « supports ». Nous, ce sont encore de vrais et beaux bateaux, poursuit l’élégant vieux régatier. Vos libellules en carbone, avec des équipages de cosmonautes, casqués et bottés, ont rendu les régates de l’America’s cup parfaitement insipides. Revoyez celles opposant Stars and stripes à Kookaburra en 1987. Ça avait quand même une autre gueule ! De la belle et vraie régate de combat en match racing !

— Je crois qu’on ne va pas se mettre d’accord, coupe un des jeunes réga- tiers. Disons que le bonheur d’être en mer et de naviguer, lui, reste éternel. — T’es Normand ou tu fais une école de diplomates ? s’amuse l’aîné de la table.

— En plus, des libellules « volantes » comme vous dites, ce ne serait pas prudent avec votre hernie discale, ironise un autre jeune régatier.

— Mon ami, quand on est jeune, on n’a mal nulle part, certes, mais il arrive souvent qu’on soit mal dans sa peau. La médiocrité de votre perfidie en atteste. Maintenant, c’est vrai que quand on est vieux, on est bien dans sa peau, mais on a mal partout...

 

 

 


 

 

 

Crash du trimaran jaune sur La Teignouse

 

Alors qu’il s’approche de la bouée cardinale sud de Quiberon, le trimaran jaune part au lof lors du passage des nuages. Esteban a beau choquer en grand l’écoute de grand-voile, son bateau remonte dans le lit du vent en levant dangereusement la « patte », c’est-à-dire la coque au vent.

Tout à coup, alors qu’une soudaine averse de grêle réduit considéra- blement la visibilité, obligeant le pilote de l’hélicoptère à voler encore plus bas, la petite voile rouge du trimaran se déchire et se met à voler dans les airs. Le multicoque semble ingouvernable, incontrôlable, et part désormais dans l’autre sens, à l’abattée.

— Il va finir par mettre la cabane sur le chien, s’exclame le pilote. Les conditions sont dantesques. Heureusement que la SNSM est à côté de lui. En excellent marin, Esteban parvient à remettre son trimaran dans le bon cap.
— L’étai de trinquette a visiblement explosé, précise le pilote. Je ne serai pas étonné que le mât finisse par tomber avec tous ces coups de boutoir.

Sous l’hélicoptère, le trimaran jaune, désormais sous grand-voile seule, change son cap et remonte un peu au vent.

— Que fait-il? crie le pilote. Il n’est plus du tout dans le chenal. Il fonce droit vers le phare de la Teignouse. C’est extrêmement dan- gereux. La tourelle blanche est posée sur un gros rocher, aux pointes agressives.

— Peut-être a-t-il un problème de gouvernail, suggère Rochard. La vedette de la SNSM pourrait le remorquer ?

— Trop tard, lâche le pilote, il est trop près du phare. Pousse ta barre, bordel, hurle-t-il, comme si Esteban pouvait l’entendre.

Non seulement le marin espagnol n’agit pas comme le souhaiterait le pilote, mais l’équipage de l’hélicoptère et celui de la vedette de la SNSM le voient lâcher la barre et se tenir droit dans le cockpit, les bras en croix, la tête levée vers le ciel. À la barre du bateau des sauveteurs en mer, Yannick Guermeur est effondré. C’est la première fois de sa longue carrière qu’il voit un navigateur mettre tout en œuvre pour faire naufrage intentionnellement. La scène est tellement ahurissante, surréaliste, qu’il la vit comme si elle se déroulait au ralenti. Comme dans un mauvais cauchemar.

Le trimaran de 50 pieds saute sur une dernière vague, puis ses étraves s’écrasent violemment contre les roches supportant le joli phare de la Teignouse. Le choc est d’une violence inouïe. Esteban est catapulté en avant. Sa tête heurte le hale-bas rigide de bôme, avant de taper lourdement sur la base du mât. Dans le même temps, le gréement du trimaran se brise et s’effondre. Les bras de liaisons explosent, laissant les flotteurs divaguer à leur guise. La coque cen- trale s’enfonce rapidement dans la mer déchaînée, victime d’une importante voie d’eau.

 




 

Les héros ordinaires de la SNSM

 

Malgré le danger et surtout le ressac, la vedette SNSM parvient à s’approcher de ce qui reste de la coque centrale, sans heurter les rochers. Yannick Guermeur réussit l’exploit de débarquer deux de ses hommes à bord du trimaran.

— Comment va le skipper ? hurle-t-il dans sa radio VHF portable.

— Il est inconscient, lui répond un sauveteur en mer. Mais du sang coule de ses oreilles et de sa bouche. Il faut le ramener d’urgence !

— Trop dangereux de vous récupérer directement sur la vedette, on met le zod’ à l’eau, annonce Yannick Guermeur.

Les sauveteurs en mer agissent avec un sang-froid, un sens marin et une rapidité exceptionnels. Ils parviennent à passer le corps d’Esteban du trimaran à l’annexe de la vedette.

— Ce sont vraiment des champions de la mer, lâche Rochard, admiratif.

— Et ils sont tous bénévoles, souligne Deschanel. Là, ils ont quitté leur boulot ou leurs activités pour répondre à l’alerte. Prêts à affronter tous les dangers, quel que soit le temps, pour sauver des marins. Ils sont l’honneur de nos sociétés devenues individualistes, indifférentes et consuméristes. 





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